Doit-on former en fonction d'un but ?

PROJETS

Dans le cadre d’une réflexion sur notre pratique quotidienne, je vous propose d’approfondir ensemble la notion de projet.

Cette notion n’est certes pas nouvelle. Il y a toujours eu des projets de mariage, de vacances, de carrière… tous des événements heureux pourrait-on dire, mais aussi des projets de meurtre, de sédition… des projets de thèse, d’aménagement du territoire, de loi… des projets chimériques ou réalistes, louables ou inavouables… et plus proche de nous, des projets politiques, des projets thérapeutiques et des projets pédagogiques.

Dans tous les cas ce mot semble désigner quelque chose de l’ordre de l’intention ou du désir, du rêve ou de l’abstraction, par opposition à la réalité d’un immeuble dont nous avons aperçu le projet, d’une loi dont le projet a été soumis au Parlement, d’un cours d’Histoire ou de Sciences Naturelles en conformité ou non avec le projet de l’Établissement, ce que Molière a illustré par ces mots de Dorme dans le Tartuffe : « On n’exécute pas tout ce qui se propose, Et le chemin est long du projet à la chose ».

Le projet, même réfléchi, élaboré, rédigé, dessiné noir sur blanc, aurait ainsi toujours quelque chose d’éthéré, d’irréel (« image » est la première acception que lui reconnaît le Robert), ce qui me rappelle ces oppositions à la vie longue, du type « l’être et l’avoir », « le corps et l’âme (ou l’esprit) »… Or, quoi de plus réel que le désir ? ou pour parler comme Simonne Ramain : « Pourquoi le biceps ou le péroné seraient-ils plus corporels que le regard, la fatigue, le désir ; la respiration plus que le cri ? Car tout projet est avant tout désir d’action.

Le désir justement de traiter de projet m’est apparu en lisant le n°3 de Labyrinthe l’interview de Françoise Guérin par Martine Winckel.

L’interviewée dit :

« En effet, animer le Ramain avec les enfants de cet Institut ne fut pas sans poser de problèmes…d’autant plus que l’activité Ramain différencie par sa démarche : un projet non précisé et une situation qui s’adresse à tous les domaines de la personne (langage, motricité, scolarité, comportement…) » puis, plus loin : « le problème tourne autour du « projet » : de l’institution, du rééducateur. Celui-ci aménage un itinéraire dont il a l’aboutissement en tête sans forcément l’obtenir et le modifie suivant l’enfant pour que cela serve de façon plus immédiate ». « Dans le Ramain l’exercice est une situation toujours complexe où chaque enfant va vivre quelque chose de différent. L’animateur ne peut avoir de projet précis quant à l’évolution des membres du groupe ; c’est à eux qu’il appartient ».

Ces idées sont reprises par Martine Winckel dans ses commentaires, qui les traduit ainsi :

« Il semble que la pratique du Ramain introduise cette dimension de vie par le projet qu’elle ne définit pas. Chaque membre du groupe va participer selon ce qu’il vit (…) L’enfant n’est pas interpellé uniquement comme « à rééduquer » mais comme agissant pour lui et porteur de son propre projet. »

Cette idée de « projet non précisé » que le Ramain « ne définit pas » ne pouvait que me séduire, à plus forte raison que cette « omission » - vide réfléchi, dirai-je – est associée chez l’une et l’autre de nos collègues à l’émergence d’un projet individuel, autonome sans doute, pour chaque membre du groupe. En un raccourci rapide, voilà que chacun des pôles de relation de notre situation triangulaire (participant – animateur – Méthode, en l’occurrence) se trouve ainsi soudain confronté à l’idée de projet sans qu’il y ait eu de mise en commun de transmission de projets. (…)

Relisant le témoignage de Françoise Guérin, j’ai trouvé ce paragraphe qui n’avait pas attiré mon attention lors de la première lecture : « Contrairement à la rééducation habituelle, on peut plus difficilement évaluer avec précision ce qui bouge et voir s’il y a eu tel ou tel progrès dans tel domaine, du moins dans un temps limité. En effet, on ne s’adresse pas à une partie du corps ou à une fonction précise, mais bien à l’ensemble du corps et de la personne. »

Ce qui est repris ainsi dans les commentaires de Martine Winkel

« Les exercices Ramain, contrairement aux exercices rééducatifs, ne s’inscrivent pas dans une progression fonctionnelle. La situation concerne la personne globalement, dans son corps, ses actes, sa pensée et son sentiment. Que peut donc évaluer cette activité ? Quel objectif peut-on lui assigner ? » et plus loin, l’interrogation « Pour « quoi » faire tant d’efforts ? » à laquelle me semble avoir définitivement répondu depuis longtemps une participante à l’un de mes groupes : « Ici, c’est le seul endroit où je travaille pour moi ».

Tout cela m’a donné l’idée d’un schéma de réflexion cette fois-ci carré, basé sur l’opposition sujet/objet :

Sujet--------------Objet

Projet-------------Objectif

L’objectif est de l’ordre de l’objet ; quelque chose d’objectal ou d’événementiel : « En bombardant des objectifs militaires ennemis, l’armée a atteint son objectif qui était de… » Dans l’entreprise, l’objectif est un chiffre d’affaires ou la conquête d’un marché nouveau ; en éducation ou en instruction, c’est la propreté ou la règle de trois ou l’examen de passage ; et l’on a même créé une Pédagogie par Objectifs, à l’opposé du Ramain, où la description et le traitement des moyens d’accès à ces objectifs prennent une grande place.

Le projet en revanche est de l’ordre du sujet, car il est tout autre chose qu’une stratégie, qu’un plan, qu’une machination. « Articulation du langage et de l’action dans sa double référence symbolique et opératoire –dit J.P. Boutinet – il constitue une injonction face à la réalité qu’il entend modifier (…) il n’est pas création ex nihilo mais réponse à une conjoncture précise, faite de contraintes et d’opportunité ».

Dans l’espace, l’objectif est là-bas, le projet ici ; dans le temps, l’approche de l’objectif aura lieu demain ou plus tard ou bien jamais, celle du projet, tout de suite sinon maintenant. L’objectif est de l’ordre du résultat, réussite ou échec ; le projet est engagement. L’objectif est à atteindre, le projet à élaborer, comme une gestation, élaboration qui commence dès que le projet est conçu.

C’est dans ce sens qu’un objectif est fini, fermé, instantané et immobile en soi, alors qu’un projet est à développer, à amender si c’est un projet de loi, à aménager si c’est un ouvrage de génie civil, à pétrir si c’est la pâte du boulanger ; dans tous les cas à mener à bien, à gérer, à réaliser, à vivre.

Souvent , des groupes sociaux ou familiaux considèrent qu’ils ont intérêt à se donner un objectif pour mieux étayer leurs projets, pour mieux « dynamiser leurs troupes » dirais-je, car l’on a vu ainsi le déclenchement de guerres dans le but de souder la population et de lui faire accepter des privations de toute sorte et surtout de liberté. Ce que l’on peut constater dans ce cas c’est que l’objectif prend vite le dessus par rapport au projet. Il devient la cible qui empêche de voir autre chose et surtout à côté, le terme comme quand on dit « le but de l’expédition » qui polarise et oriente tel un aimant l’action à entreprendre ; et puis ? … Mon idée est qu’à jouer à l’objet, le sujet sera toujours perdant et l’on a su souvent – comme dit Pierre Lefeuvre – qu’avoir un but dispense d’avoir un projet.

C’est justement parce qu’il n’y a pas eu d’objectif attribué à la pratique du Ramain que celle-ci a pu être projet ; que c’est parce que ce projet n’a pas été précisé, défini, objectivé dirais-je, que le projet est né en chacun.

Il me semble qu’une part très importante dans l’élaboration d’un projet revient aux considérants, aux attendus dans le sens judiciaire, aux motifs, au « parce que » : cette étude du réel qui m’amène à vouloir agir sur lui. A l’opposé du motif, la motivation enrobe l’objet devenu objectif – à la place d’étude je vois fascination – pour lequel je me mettrai en route. Deux cheminements peut-être dans le même sens, mais différents, tout au plus parallèles : le désir d’accomplissement mène celui qui cherche à réaliser ses projets – « L’être dit libre est celui qui peut réaliser ses projets » dit J.P. Sartre – l’envie de possession, celui qui veut s’approprier un concept, une habileté, un état, un statut nouveaux… en attendant illusoires. (…)

Mais qu’y a-t-il donc dans le projet que le Ramain nous y conduise insensiblement ? L’une des définitions rapportées par Le Robert est : « Tout ce par quoi l’homme tend à modifier le monde ou lui-même dans un sens donné », ce qui me rappelle les réflexions que je me fais souvent en voyant la transformation d’un bout de fil de fer, quelle que soit la qualité de la réalisation : « Là il y a quelqu’un : un homme, une femme aux prises avec le réel ; engagés, concernés, désirant être partie prenante dans un devenir », ce qui me semble être au cœur du projet.

Je me souviens avoir dit aux Journées d’Etudes de Genève que le projet signe les épousailles de l’homme avec la temporalité. « Pour Fichte – rappelle J-P Boutinet – l’essence du moi c’est l’existence comme temporalité ; c’est la liberté qui est projet, qui fonde le temps en ouvrant l’avenir ». Nous reportant ensuite à L’Être et le Temps de Heidegger, nous pouvons dire que c’est à travers le projet que l’homme saisit la révélation de l’être-au-monde : « le projet est compréhension du monde, irruption créatrice qui projette spontanément l’être vers le temps ».

Si « le projet est dévoilement de l’être », ne soyons donc pas étonnés que le dévoilement de l’être qui s’opère pendant le Ramain se traduise en projet, dépassement perpétuel qui arrache l’homme aux déterminants de sa situation selon J-P Sartre, qui affirme : « L’homme – condamné à la liberté, rappelons-le –est un projet qui décide de lui-même ».

C’est peut-être ce que Martine Winckel appelle « cette dimension de vie » qui existe dans le Ramain et non dans d’autres formes de rééducation (cf. ci-dessus) et à ce propos je voudrais citer Simonne Ramain : « Réduire le corps à un ensemble organisé de muscles, d’os, de nerfs, de vaisseaux c’est comme réduire cette plante à racine, tige, feuilles, fleurs, alors qu’elle est en même temps tout cela et jardin et croissance, et ombre et flétrissure et soif et frémissement… »

Le tilleul sous lequel j’écris ces pages, d’autres l’ont planté pour moi alors qu’ils ne me connaissaient pas. Avant de devenir ce dôme de verdure, de parfum, de fraîcheur, il fut lui aussi projet.

Germain FAJARDO

Intervention à la Journée d’Études d’ASRI, novembre 1989

Publié dans le numéro Hors Série de Labyrinthe :

« LA METHODE RAMAIN, une démarche vers la mise en relation »,

éditions ASRI, 1999