EXTRAITS D’UN ÉCRIT DE SIMONNE RAMAIN A PROPOS

D'INTÉRÊT ET ATTENTION

Lorsque nous demandons à quelqu’un de faire attention, nous supposons qu’il est à même de faire cet effort avec tout ce que ce dernier comporte de subtilité, de vigilance et de tonicité.

Recommander à un sujet de faire attention, c’est sous-entendre qu’il y a un acte spécial à faire qui permettrait d’agir dans les conditions souhaitées, et une question vient à l’esprit : ne peut-on pas faire attention comme on fait un travail manuel, intellectuel ou bien autre chose ?

Ne faut-il pas considérer l’attention comme une manière d’être de laquelle naîtrait une attitude d’intérêt ? Attitude qui semble porter en elle tous les éléments nécessaires à la bonne réalisation de la tâche proposée, sans distinction, sans choix préférentiel ?

Cette attitude d’intérêt n’exclut pas l’intérêt spécifique pour telle ou telle activité, intérêt qui répond à un besoin profondément humain et qui n’est en aucun cas négligeable, mais le comportement d’un sujet qui se projette sans limite et sans effort dans une tâche qu’il a choisie ou qui lui plaît est totalement différent de l'attitude de celui qui doit veiller sans cesse à soutenir l'effort d'application que lui impose une tâche pour laquelle il ne perçoit pas l'intérêt immédiat. (...)

L’effort s’amoindrit et risque de disparaître quasi-totalement lorsqu’un sujet exécute, de son plein gré et sans contrainte, un travail qu’il a choisi. N’est-ce pas pour permettre aux élèves d’apprendre avec un minimum d’efforts que certaines méthodes dites « attrayantes » sollicitent l’intérêt spontané et passager provoqué par tel ou tel objet ?

L’expérience prouve que faire attention seulement à ce qui intéresse n’éduque ni le sujet, dans toutes ses dimensions, ni électivement, l’attention proprement dite qui, dans ce cas, est utilisée ou non dans un domaine limité et déterminé à l’avance par le choix qui a été fait.

Il en résulte bien souvent que, lorsqu’un sujet tente d’apporter la même application, le même zèle à qui lui est proposé mais qui ne l’intéresse pas, il est incapable, malgré sa bonne volonté, d’exécuter la tâche aussi consciencieusement qu’il le voudrait. Une tendance à bâcler, à se dépêcher laisse tel ou tel point mal exploré, incompris, mal fini et l’emporte sur le désir d’application et l’on s’aperçoit bien vite que même malgré la bonne volonté, les efforts restent vains et maladroits et l’attention fugitive.

Cette tendance semble obéir à un manque de maîtrise du comportement quasi-totale qui fait que le sujet habitué à choisir ce qui lui plaît reste incapable de maîtriser sa pulsion « choix » ; il se laisse entraîner par elle et ne perçoit que ce qui correspond à ses appétits intellectuels, affectifs, moteurs ou autres.

Sitôt satisfait, il se laisse envahir par le jeu de ses associations qui modifient, transposent, adaptent en fonction du choix.

Ainsi coupé, le sujet ne perçoit jamais un ensemble dans sa totalité et ne permet pas la transformation enrichissante que propose une perception pure et complète d’un phénomène nouveau.

Partant de ces constatations, nous admettons qu’un état d’attention est possible, duquel naîtra l’attitude d’intérêt. (...)

L'attention n'est pas essentiellement de caractère intellectuel, elle se répartit dans l'ensemble des fonctions et doit être utilisée par chacune d'elles au moment opportun afin de permettre au sujet d'appréhender les impressions sous leurs divers aspects et de laisser jouer la disponibilité et la plasticité indispensable au bon fonctionnement de l'être. (...)

Par l'attention intériorisée qu'elle propose et l'attitude de vigilance indispensable à la réussite, cette forme de travail oblige l'individu à agir sur lui-même par lui-même et pour lui-même d'une manière aussi autonome que possible.

Extrait d'un exposé à "Recherches et Rencontres", Paris, mars 1964

Publié dans "Conduite de Soi et Progrès Humains"

par le Dr P. Chauchard
Les Éditions Ouvrières, Paris, 1972